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 Et si de guerre lasse... [Libre]

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Amir Aïr'hen
Vierge de glace
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Localisation : Misengris
Messages : 11

MessageSujet: Et si de guerre lasse... [Libre]   Ven 15 Fév - 15:36

Encore une journée passée dans les allées froides du Palais de Misengris. Elle n'avait eu de cesse d'écouter le carillon des talons des nobles Dames et Seigneurs sur les dalles brillantes, perdue dans le brouhaha indistinct qui se réverbérait en écho sur la pierre délicatement sculptée, imitant un travail de crochet à l'aspect terriblement fragile, et qui pourtant avait survécu aux ravages du temps, à l'image des Supérieurs même. Comment ces êtres qui avaient renié les Dieux et n'évoquaient plus leur nom que pour se vanter de leur culture ou se moquer de la superstition des autres peuples étaient-ils parvenus à survivre si longtemps et à se développer jusqu'à atteindre une forme de perfection exquise? Les yeux fixés sur le jardin dans lequel s'égayait une foule de serviteurs, l'ancienne esclave se posait toutes ces questions. Jamais auparavant elle n'avait eu l'occasion de mener une telle réflexion par elle-même, et si cela la stimulait, cette possibilité l'effrayait.

En réalité, tout lui faisait peur et elle ne le supportait plus, alors elle avait décidé de mener ses propres actions, de prendre en main cette liberté qu'elle avait payée au prix fort en détruisant tout ce qui faisait son monde et en en ébranlant les bases de la pointe de ses lames ensanglantées. Elle savait qu'elle n'était ni suffisamment intelligente, ni assez retorse pour jouer dans la même cour que ceux qui complotaient contre le Roi, mais son statut nouveau et son inexpérience affichée aiguisaient les intérêts des plus téméraires. Nul ne savait véritablement ce qu'elle était, ce qu'elle savait, ce qu'elle avait vécu, et ne voyaient que l'apparence lisse, sans défaut et sans personnalité qu'elle exhibait à tout instant du jour et de la nuit. Il lui avait fallu de nombreuses nuits, passées penchée à cette même fenêtre, observant les toits des demeures alentours, avant de commencer cette mission. La perspective de ce qu'elle découvrirait lui donnait des frissons, ravivant les braises de ces désirs inassouvis qu'elle ne savait toujours pas éteindre. Mais elle n'avait rien trouvé d'autre alors, de guerre lasse, elle avait choisi le risque.

C'était donc un tout autre plan, un tout autre masque qu'elle allait devoir enfiler. Elle savait qu'elle marcherait sur le fil le plus tranchant qu'il lui serait donné de jamais voir. Pourrait-elle découvrir qui ils étaient sans se trahir, en apprendre plus sur leur plan sans se laisser convaincre, démanteler leur assaut sans... Non, à cette pensée, un large sourire qui ne montait pas jusqu'à ses yeux déforma son visage par ailleurs glacé, offrant la vision d'une poupée d'un équilibre mental plus que douteux alors que l'éventualité même de pouvoir leur ouvrir la gorge et se baigner dans leurs entrailles la traversait comme un spasme de jouissance. S'ils étaient coupables, même par association, ils mourraient, ou la supplieraient de les achever. Elle imaginait déjà les sévices sublimes qu'elle leur ferait subir lorsqu'une clochette d'alarme retentit dans son cerveau. D'un frisson, de dégoût cette fois, elle se reprit, plongeant la tête entre ses mains. Elle avait recommencé. Elle avait l'impression de lutter à chaque instant pour repousser ces pulsions, cette soif, au plus profond de son être, mais cette bête n'était jamais rassasiée. Parfois, elle avait presque l'impression qu'elle aurait pu avoir des affinités avec les Etementa, comprendre leur combat ininterrompu contre le prédateur tapi en leur sein.

D'un geste qui ne lui était pas familier, elle repoussa la lourde masse de ses cheveux qui s'était abattue sur elle et se pinça l'arête du nez. Le Maître faisait cela souvent lorsqu'il réfléchissait, et elle avait adopté ce tic par mimétisme. Instantanément calmée par ce souvenir, elle revint à son flux de pensée initial. Il y avait un avantage à avoir été une esclave. Elle connaissait parfaitement les passages des domestiques du Palais et savait se faire oublier. C'était ainsi qu'elle avait entendu du bout de ses oreilles pointues qu'une réunion devait avoir lieu dans la Jolie Misengris. Certains ne se cachaient même pas, et commençaient à ne plus craindre le Roi. De fait, elle s'était aperçu elle-même que le nombre d'assassinats n'était pas si grand, et le Maître avait confirmé qu'à l'époque du père du Roi, ils étaient légion. Mais ce que les courtisans prenaient pour une marque de faiblesse n'était pour elle qu'une façon de montrer qu'il n'avait pas besoin de cela pour asseoir son autorité. Ce soir, lorsqu'elle se rendrait à cette réunion, elle devrait être la parfaite courtisane naïve et facilement manipulable, qui ignorait tout de l'art de se fondre dans la nature ou de se défendre. Carrant la mâchoire pour asseoir sa décision, elle sonna ses servantes et se prépara pour le second plus grand rôle de composition de sa vie.

C'était donc une mince silhouette au visage de nacre, coiffée d'un chignon terriblement sophistiqué qui abritait en réalité pas moins de trois couteaux de lancer, et vêtue d'une lourde robe de velours grenat qui cachait un attirail encore plus grand, qui s'avança dans les rues du sud de la ville. Aller au lieu de réunion ne fut pas un problème, de même que leur affirmer d'une voix douce et craintive qu'elle avait été invitée. Elle avait dû s'exercer longtemps avant de pouvoir prononcer cette phrase, car si son vocabulaire n'était pas aussi limité qu'il en avait l'air, elle ne parlait guère souvent. Ce fut donc avec une excitation grandissante qu'elle pénétra dans l'antre du loup dans des habits d'agneau pour y apprendre la marche du monde et les têtes qui devraient tomber...

Plusieurs heures plus tard, la même silhouette quitta la taverne. Sous son masque serein, le choc et l'horreur se disputaient la première place. Le complot était plus petit qu'elle se l'était imaginé. Il était même ridiculement modique, tant par ses membres que par son plan bancal. Il lui avait fallu se retenir pour ne pas tous les faire passer de vie à trépas dans l'instant. Mais elle s'était contenue, convaincue qu'une toile plus grande se tissait derrière eux, par une entité qu'elle se devait de dévoiler.

Perdue dans ses pensées, peu consciente de la direction que prenait ses pas et pourtant à l'affût de son environnement, elle finit par atteindre le Port de la ville. A cette heure tardive, entre chien et loup, il grouillait littéralement de mousses et de capitaines de navires de commerce ou de soldats de marine expérimentés, à la recherche d'une taverne accueillante et d'un peu de divertissement bienvenu, le tout noyé dans une large chope de bière ou de quelque chose d'un peu plus fort. Quelques filles de joie se frayaient un chemin entre les mains baladeuses qui les effleuraient dans des vapeurs d'alcool et des nuages bleutés de tabac jusqu'à la maison où elles exerçaient leurs charmes contre quelques piécettes. Au milieu de ce tohu-bohu, la jeune noble vêtue de rouge était loin de passer inaperçue, accueillant les propositions graveleuses et les invites plus sérieuses avec le même air indifférent, continuant son chemin vers la jetée, souveraine. Quelques-uns prirent son attitude pour du dédain ou de la condescendance, mais furent vite arrêtés par leurs compagnons qui désignaient du menton les gardes qui regardaient également avec attention cette intruse qu'ils ne savaient comment gérer. Finalement, celle-ci s'assit à même le sol sur le bord de quai, retirant ses souliers qu'elle glissa dans un sac qu'elle noua à sa ceinture, laissant ses pieds pendre au-dessus de la mer dont les vagues s'éclataient contre la pierre, jetant une écume blanche qui n'atteignait jamais tout à fait les orteils d'une blancheur opaline. Après quelques minutes, sa présence fut oubliée et tout revint dans l'ordre.

Des heures plus tard, alors que le crépuscule avait laissé place à une nuit noire où étoiles comme lune étaient recouverts par un épais manteau nuageux, Amir émergea enfin de sa réflexion. Le processus en était toujours long et difficile, comme un engrenage grippé qui revenait à la vie après des décennies de manque d'entretien. Elle ne faisait toujours confiance à personne, et elle savait qu'elle ne serait pas reçue par le Roi. Elle en était donc arrivée à la conclusion qu'elle devrait faire son propre rapport, prendre ses propres décisions pour éradiquer la menace, et envoyer ses conclusions au souverain. Elle avait envisagé de le faire de façon anonyme, mais elle ne doutait pas qu'il saurait découvrir qui elle était, donc pensait que la démarche n'était pas nécessaire. Mais ce n'était pas arriver à cette conclusion qui l'avait sortie de sa torpeur. C'était un bruit, le craquement d'une botte de cuir qui approchait, doucement, discrètement, derrière elle.

Sentant le déplacement d'air précédant un coup de taille d'une épée assez lourde, elle passa un bras autour de la bitte d'amarrage à sa droite, se laissant tomber de la jetée puis, d'une poussée de ses pieds nus sur les pierres couvertes de crustacés et creusées par les embruns, bondit à nouveau sur le quai, de l'autre côté du bollard. L'homme qui lui faisait face avait tout du voleur au petit delum. *Un débutant* pensa-t-elle. L'homme avait été surpris, emporté par son élan, déséquilibré par cette esquive inattendue. Plongeant une main dans la doublure de sa jupe pour atteindre une dague, accessible par une fente astucieusement pratiquée à hauteur de taille, la jeune femme s'apprêtait à la plonger dans le cœur de son agresseur pour s'en débarrasser rapidement et sans remord lorsqu'elle entendit d'autres pas approcher. Ayant perdu toute notion du temps, elle crut quelques instants qu'elle risquait d'être démasquée et se retint, malgré la noirceur du ciel.

Il ne fallut pas plus que cet infime temps d'hésitation au voleur, assassin, ou qui qu'il puisse être, pour se reprendre et se fendre à nouveau en sa direction, bien décidé cette fois à l'éliminer et faire ses poches ensuite. Incertaine sur la conduite à tenir, l'éliminer ou hurler à la garde, Amir fut prise par surprise et n'eut que le temps de dévier la lame qui aurait dû se planter dans son ventre et qui ne s'enfonça que dans son bras gauche, déchirant la manche de sa robe et dévoilant une partie des tatouages qui couraient sur son corps. Elle espérait vraiment qu'il ne s'agissait pas d'un de ses complices, parce qu'elle aimait beaucoup cette tenue...
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